Hexagone


Déjà le cinquième numéro d’Hexagone et ce trimestriel s’impose comme une revue aussi indispensable qu’elle est élégante et précieuse. Son rédacteur en chef, David Desreumeaux, accomplit un travail ahurissant d’analyse, d’entretiens, de critique, hors frontières et convenances, qu’une maquette soignée rend tout de go séduisant. Hexagone donc, comme le titre d’un brulot fameux, pour donner un portrait fidèle de ce qu’est la chanson française à l’heure où certains trouvent encore très chic de la réduire à Julien Doré, Étienne Daho ou Bertrand Cantat. Les amoureux de la chose chantée possèdent enfin une revue de fond tenue par des gens passionnés qui connaissent leur sujet jusqu’au cœur des couplets. Se souvenir de Véronique Pestel et rappeler qu’elle est de celles qui trouvent en francophonie depuis vingt-cinq ans un public fidèle et attentif à la richesse d’une tradition qui n’a de leçon à recevoir de personne. Tel est le champ d’Hexagone qui consacre à la chanteuse rousse jadis honorée par un Grand Prix de l'Académie Charles Cros un passionnant entretien illustré par de fort jolies photos. Mais l’on trouvera également au fil de ces 170 pages des articles consacrés à Carmen Maria Vega, BabX, Francesca Solleville, Askehoug, Jacques Canetti, Amélie-les-Crayons, Gérald Genty, Jacques Bertin… Un certain écho de la chanson qui ne mise pas tout sur la qualité de son brushing et cet air forcément maussade qui la pousse dans les télé-crochets à grimacer des refrains comme si elle avait la colique.

Baptiste Vignol


Le fleuve Solaar


Une heure avec Solaar (et deux minutes en rab). Après dix ans de silence. Claude MC collectionne les standards depuis ses premiers raps, en 1990 : Bouge de là, La Concubine de l’hémoglobine, Qui sème le vent récolte le tempo, Caroline, Nouveau western, Victime de la mode, Les temps changent, Solaar pleure… Assez pour nourrir sa légende. Avec ce huitième album, le poète qui ne s'émousse pas vient d'ajouter un carré d'as au fil d’une œuvre mastodontesque: Les Mirabelles, où Solaar anthropomorphise un village de la Marne en 1914; J.A.Z.Z., avec la chanteuse Maureen Angot dont la voix colle, oui, comme un « gum-chewi »; l’irradiant Aiwa, tube de « crème Solaar » aux courbes élyséennes (d’où l’emploi de l’adjectif « anacréontique » - une première dans la chanson française ?- pour suggérer le spectacle érotique qu’offrent les beach volleyeuses sur le sable blond de Rio); et Géopoétique, divagation royale rappellant ô combien Solaar demeure le king de la rime et de l’image inattendue (« On dit qu’en Colombie / Les hiboux deviennent chouettes dès lors qu’ils croisent une colombe bi »). Les ânes trouveront à redire.

Baptiste Vignol 


Julien Clerc Etc.


Le vingt-quatrième album de Julien Clerc s’intitule À NOS AMOURS, d’après un texte de Vincent Ravalec, l’un des plus fades du recueil, dont le titre rappelle forcément celui d'un disque de Kent sorti chez Barclay en 1990 qui contenait J’aime un pays, son premier succès populaire dans lequel il fustigeait, l’air de rien, la figure de Le Pen. Bizarre d’ailleurs que jamais, sauf erreur, Julien Clerc n’ait fait appel à l’ancien chanteur de Starshooter pour quelques paroles ciselées. Passons. À NOS AMOURS donc, joli CD plein de fougue, rondement enregistré, où domine Ma Colère, sur des mots de Maxime Le Forestier. Du grand Clerc, de toujours, après cinquante de carrière: « Roulée en boule, ma colère […] / Comme une chienne couchée par terre / Dormait / Un coup d’épingle dans l’orgueil / Un mot qu’il ne fallait pas dire / Ont suffi à lui faire ouvrir / Un œil. » Et l’on se plonge alors dans nos années lycée en songeant à ce qu’écrivait Chateaubriand dans le Tome 1 de ses «Mémoires»: « Je n’ai jamais vu un pareil regard; quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle. » Pour l’anecdote, cette chanson règle un différent professionnel qui finit par empoisonner les relations qu’entretenaient Julien Clerc et Maxime Le Forestier avec leur ancien impresario, Bertrand de Labbey, qui s’occupait du premier depuis ses débuts en 1968 lorsque le futur créateur de l'agence VMA travaillait auprès de Gilbert Bécaud pour lequel il gérait les éditions Rideau rouge. D’où, probablement, le dernier mot du morceau: « Rideau! » La chanson La Plata composée sur un poème de Henry Jean-Marie Levet est une autre réussite, sur un dandy globe-trotter. Comme est attachante Jusqu’à la fin du monde parolée par Didier Barbelivien, qui aurait à coup sûr fait tilt, jadis. Opportune romance troussée par d'inlassables songwriters. Avec Carla Bruni, en revanche, Julien Clerc tourne en rond. C’est propre, lisse, prévisible, comme un top model. Quant à La mère évanouie de Vianney, elle ressemble à une vieille chanson secondaire de Gérard Berliner – paix à son âme.

Baptiste Vignol

Comme un gros plouf


Dommage d’être un compositeur aussi doué doté d’une belle voix claire et sûre et débiter des fadaises qui vous font passer au final pour un Michel Berger de poche. Entre rimes et jeux de mots poussifs («On a tous au fond du mental / Toutes ces choses fondamentales»...), thèmes éculés, textes inaboutis, fautes de goût et production pompière, les treize chansons vieillottes de LIBERTÉ CHÉRIE font ploum plouf tralala. Pourtant, quand on a la popularité du bassiste gaucher, trouver des paroliers qui visent juste ne devrait poser aucune difficulté ! Rappelons simplement que l'immense mérite de Julien Clerc fut de savoir s'entourer d'auteurs d'exception (Roda-Gil, Vallet, Dabadie, Le Forestier, Plamondon, McNeil, Hardy) dignes de son talent. Voilà qui ne semble pas être une préoccupation pour Calogero.

Baptiste Vignol

Petite Angèle


Se souvenir de Marka, chanteur belge qui connut en France un début de notoriété à la fin des années 90 grâce à deux albums (MERCI D'AVANCE, L'IDIOMATIC) tellement plus fins et mieux écrits que ce que proposait alors un autre débutant, Bénabar, lequel, bizarrement, malgré ses chansons muettes, sourdes, engourdies, sans verbe ni rien fut à l’époque sacré roi de la «nouvelle chanson française ». Hum. S’en souvenir aussi… Marka, donc, n'a pas fait que de chouettes chansons, il a aussi, avec la comédienne Laurence Bibot, des enfants pleins d'adresse. Si leur fils, Roméo Elvis, rappe – et c’est d'enfer, parait-il –, la cadette, Angèle, 21 ans (pour qui Marka avait écrit Angèle sur L'IDIOMATIC), surgit comme une bombe avec un tout premier single, La loi de Murphy, d’après la théorie de l’ingénieur américain selon lequel, en somme, le pire est toujours certain. On ne pourra qu’être charmé par le minois blond de la Bruxelloise (ces lèvres roses dans lesquelles tout tendron voudra bientôt mordre...) que sa voix de velours épais distingue illico. Quant au morceau, entre hip-hop et chanson bilingue, il décrit par le menu le type même d'une bonne «journée de merde», quand tout foire et va de travers. À chaque saison ses nouveautés. Si Fishback et Juliette Armanet, les dernières arrivées dans notre variété (mot subitement redevenu à la mode), sont hyper référencées (Sanson, Berger, les eighties), ce que semble vouloir proposer Angèle est tout neuf sous nos cieux. Cool, populaire et moderne, La loi de Murphy se clôt aussi sur une accablante réalité qui mine chaque jour des millions de citoyens « légers d’argent » comme le chantait Brassens, lorsque l’écran du distributeur te crache à la gueule: « Solde insuffisant ». Ce clin-d'œil fraternel pourrait bien lui ouvrir toutes les portes. De la chanson intelligente qui jamais ne se la pète.

Baptiste Vignol

Ignomineux



Regarde le sang couler sur la couve des Inrocks. Magazine de merde.

Baptiste Vignol


Bien avant l'heure des adieux


Sorti en février 2017, ce disque, d’une lucidité blanche, n’a pas suscité, malgré sa durable profondeur, l'attention qu'il méritait. Que faut-il donc pour qu’un album vif et généreux recueille le succès? Peut-être que son interprète soit (encore) assez à la mode pour obtenir une invitation chez Ruquier. Sur le plateau duquel défilent aussi des chanteurs de charme déclinants, qui attendent sagement, et en silence, devant une femme en pleurs rouée de reproches assassins, leur tour de servir, et en serrant les fesses, une soupe tiédasse aux téléspectateurs. « Faire un disque, c’est chercher une fraternité entre les gens » déclarait Raphaël dans L’Express le 27 septembre 2017. Et le vendre, c’est ne penser qu’à sa gueule, mec. Mais ce constat consternant n'est que le reflet d’une société définitivement individualiste. Ce que Kent dépeint parfaitement, et à pleine gorge, dans Si c’était à refaireL’amour est mort à la télévision / […] Alors on lui préfère les injures, les parjures, / Les blessures, les ruptures, / Les souillures et les caricatures…»). Si la chanson Éparpillé est un bel autoportrait («Des bouts de moi sont égarés / Dans des coins de vie détachés»), Un revenant, admirable description d’un homme ayant survécu à la barbarie, subjugue par sa finesse («La vie qui penche / Et tombe sur le trottoir / L’étonnement dans un dernier regard…»). Quant à La grande illusion, qui donne son titre au CD, elle frappe par son réalisme qui verse à cru sa morne clarté («Et puis nous irons chez toi faire l’amour / Au pied du lit dans le miroir / La cruauté de la lumière du jour / Nous jouera un porno blafard»)… Bref, dix chansons qui sonnent, délivrées d’une voix sans faille, que la réalisation de David Sztanke, alias Tahiti Boy, rend souvent épatantes.

Baptiste Vignol


L'art du retour de service


Hier 28 septembre, l’on proposait en exclu sur Inter la nouvelle chanson, le nouveau morceau, la nouvelle œuvre d’un poète inusable: MC Solaar. Quel bol d’air. Et quel ravissement. La rime est de retour, parfaite, carrée, pointue, pleine d’humour, de fiel et de sagacité. Après le très prometteur Sonotone, dont le clip chauffe sur la Toile, Géopoétique rend baba. Et démontre à quel point il y avait, il y a et sans doute y aura-t-il pour des siècles encore Solaar et les autres. Parmi les grands come-back, le natif de Dakar, avec son huitième album, dont la sortie est programmée début novembre, semble s’inscrire, après une décennie d’absence, dans une lignée miraculeuse, celle des cracks, des pur-sangs, des as de l’esquive et du crochet foudroyant. Car la légèreté de Solaar possède l’irrésistible impact qu’affichait encore, en 1986, Ray Sugar Leonard après quelques années de retraite, quand ses «semblables», anciens ou récents, avancent le pas lourd, et l'air renfrogné, tel Marvin Hagler. Toute la différence.

Baptiste Vignol

Une nostalgie plaquée or


Gros papier cette semaine dans Match (n°3565) consacré à la tournée triomphale de l'orchestre Les Insus qui vient de se conclure au Stade de France. Son auteur, Benjamin Locoge, juge la chose d’un œil lucide, titrant son enquête: « Un retour payant ». Le show business étant l'industrie du mensonge, Locoge dépeint froidement le jackpot orchestré par trois ex-Téléphone (Aubert, Bertignac et Kolinka) et leur manager de l'époque (Ravard), qui ont exclu de leur retour, avec l’élégance dont sont parfois capables les hommes, Corine Marienneau, quatrième pilier du plus grand groupe de rock français. Pour expliquer son absence, Bertignac, pas honteux pour un sou, a mainte fois raconté qu’il n’a pas croisée la bassiste «depuis trente ans», oubliant, ce doit être l’âge, avoir réalisé et composé l’essentiel de son album solo, CORINE, en 2002… Locoge revient aussi sur les manières de Ravard, les déplacements en jet privé, les loges à part et surprotégées dans les festivals, les fureurs d’Aubert, les caprices de stars et l’amitié qui n’est plus: « les guerres d’antan sont sur le point de resurgir… », « en privé, Bertignac confie volontiers être toujours surpris par le côté petit chef d’Aubert »… Amassant au minimum 300 000 euros par concert (il y en a eu 81 entre avril 2016 et septembre 2017), les trois musiciens et leur manager auraient, selon un proche, « désormais de quoi faire vivre plusieurs générations. Pour Richard Kolinka et pour François Ravard, c’est inespéré. » Le disque live de leur tournée vient tout juste de sortir. S’écoulant à seulement 25.000 exemplaires la première semaine, il s’est fait écrabouiller par le retour d’Indochine dont le treizième album studio, commercialisé en même temps que celui de leurs anciens concurrents, s’est vendu à 75.000 unités. Téléphone est mort pour toujours, assassiné de l’intérieur.

Baptiste Vignol

Idolâtrie

Ceci n'est pas une pipe!


Pour les Inrocks, chaque nouvel album de sa majesté est «une pierre majeure dans l'histoire de la chanson d'ici». C'est drôle. D'autant plus que CC, l'idolâtre aux salamalecs, sort en novembre chez Flammarion sa deuxième biographie de l'idole. Une mécanique bien huilée. Et ça fait des grands flchss, comme chantait Brel dans Ces gens-là.

Baptiste Vignol


Souchon les aura tués


30 août 2017. Dix ans que ce blog palpite, jour pour jour. La parution récente d’un hors-série des Inrockuptibles consacré aux « 100 meilleurs albums français » fournit l'opportunité de marquer cet anniversaire. Car la musique made in France (chanson, rap, rock, électro, pop et tout ça) vue par les Inrocks, ça doit pouvoir susciter quelques lignes tant le magazine cultive pour la variété française un mépris tenace qu’il tempère à coups de postures démagogiques et d'élans fleurant bon le snobisme absolu d’un certain « épicentre parisien » dont parlait Étienne Roda-Gil. La rédaction des Inrocks vient donc ainsi de consacrer comme disque roi de son « top ultime » MELODY NELSON du dieu Gainsbourg. Ce 33 tours, parce qu’il fut révolutionnaire, en silence – son succès viendra beaucoup plus tard, fait en effet partie des disques qu’on peut sans rougir hisser au sommet des productions du pays. Son dauphin étant HOMEWORK de Daft Punk. On comprend dès lors que le cadre en question dépasse la chanson. Alain Bashung, avec FANTAISIE MILITAIRE, complétant le podium, suivi par MOON SAFARI du groupe Air. Admettons. Mais c’est à partir de la cinquième place que tout part en saucisses avec l’hermétique SEPPUKU de Taxi Girl. On pressent alors à quel point cette anthologie va refléter l’époque dans un mélange de bon goût évident (MELODY NELSON et FANTAISIE MILITAIRE sont des disques merveilleux), d'habileté et d’absurde propagande, les rédacteurs de l’ancien mensuel dans le vent plaçant ici leurs chouchous historiques. Vient ensuite THE NO COMPRENDO (6ème) des Rita Mitsouko, duo fort respectable dont l’influence est, pardon, déjà oubliée par rapport à celles, autrement plus riches et vastes, de Brel, d’Aznavour (dont aucun disque ne figure ici!), de Polnareff ou de Françoise Hardy, par exemple. Une question s'impose: où se trouvent donc Trenet, et Souchon, et Ferré, alors qu’arrive déjà le septième rang qu'occupe Étienne Daho avec le sublime POP SATORI (vignette signée par l’archi-fan Christophe Conte en qui l’ex-Rennais a trouvé le plus soumis des disciples)? Pas en huitième position en tout cas puisque c’est le groupe de Bertrand « boum boum » Cantat qui s’y trouve avec TOSTAKIun album au tempérament volcanique » signale Stéphane Deschamps). 

Christophe Conte dont la silhouette est comme chacun sait très «satori pop» critique aussi les chanteurs sur l'âge et leur physique.

Surgit après, 9ème, PARIS SOUS LES BOMBES du Suprême NTM, le chanteur Katerine refermant le top 10 avec ROBOTS APRÈS TOUT. Et puis déboule un 33 tours sorti parait-il en 1982, TOO MUCH CLASS POUR THE NEIGHBOURHOOD, par un « groupe de Rouen » explique Serge Kaganski: Dogs. Quand le microcosme se paluche... Qui pourra croire une seconde que l’œuvre de ces glorieux Normands dépasse celles de Georges Moustaki, d’Édith Piaf, de Pierre Vassiliu, de Robert Charlebois, de Gilbert Bécaud, d'Henri Salvador, de Claude Nougaro, qui ne comptent aucun titre dans le top? Personne, ni même Benjamin Biolay dont LA SUPERBE se classe en douzième ligne, avant, en vrac, COMME À LA RADIO (13ème) de Brigitte Fontaine, WOLFGANG AMADEUS PHOENIX (14ème) des Versaillais de Phoenix (« partis à la conquête du monde » souligne Pierre Siankowski) et PSYCHO TROPICAL BERLIN (15ème) de La Femme qui devancent (d’une courte tête?) LOVE ME, PLEASE LOVE ME de Michel Polnareff, ce 30 cm qui contenait également ces mouches que sont L’amour avec toi, La poupée qui fait non et Sous quelle étoile suis-je né?… Faut-il poursuivre dans le commentaire? Car c’est le règne infâme et fat du gros n’importe quoi qui se propage. Allez, pour le plaisir: Lizzy Mercier Descloux (17ème avec PRESS COLOR) et Justice (18ème avec ) précèdent l’album bleu de Jacques Brel... Sans dèc. Tout comme Dashiell Hedayat, 41ème, et dont on apprend qu'«il s'est défenestré à Paris le 17 juillet 2003», distance Boby Lapointe (45ème). Carrément. Si côté rap, Booba (TEMPS MORT, 21ème) relègue IAM (L’ÉCOLE DU MICRO D’ARGENT, 42ème) et MC Solaar (PROSE COMBAT, 46ème), côté rock, Marquis de Sade (RUE DE SIAM, 22ème) balaie deux Jacques d'un coup, Dutronc (celui du vinyle des Play-boys, des Cactus, d’Et moi et moi et moi, 23ème) et Higelin (77ème avec BBH 75). Rayon dandy enfin, Daniel Darc (CRÈVE CŒUR, 25ème) enfonce Christophe (LE BEAU BIZARRE, 26ème) et Nino Ferrer (MÉTRONOMIE, 27ème). Rien que ça.
Les goûts ne se discutent pas parce qu'il serait impossible de débattre avec des critiques à bout de souffle sortant de leurs chapeaux d'obscurs groupes oubliés (Bérurier noir, 29ème; Marie et les garçons, 30ème; Diabologum, 31ème; Les Calamités, 67ème; Bijou, 86ème – mais pourquoi pas Starshooter?; Ludwig Von 88, 91ème; Ulan Bator, 99ème; X-Ray Pop, 100ème) dans le seul but d'imposer une mémoire «underground» qui n’intéresse personne mais qu’ils cultivent du bout des doigts afin de s'élever, pensent-ils, au-dessus de la mêlée. Pourtant, par-delà les goûts dont il se fait l'écho, un top n’a de légitimité que s’il est à la fois honnête et logique. Cette bouse-là ne l’est jamais. Comment classer Katerine et Biolay dix et douzième sans placer un disque de Charles Trenet, que tous deux vénèrent? Comment glisser un disque de Renaud (MARCHE À L’OMBRE, 71ème) en faisant comme si Brassens n’avait pas existé? Comment décréter que Florent Marchet, 33ème avec GARGILESSE, c’est plus important que Françoise Hardy, 35ème avec LA QUESTION? Comment honorer Julien Baer (51ème avec son splendide premier album) en ignorant Yves Simon? Comment prétendre que Christine and the Queens (58ème avec CHALEUR HUMAINE) surpasse autant Barbara (60ème avec LA LOUVE) que Véronique Sanson (72ème avec AMOUREUSE)? Comment affirmer que Lescop (96ème) a plus de talent que Julien Clerc, Mort Shuman, Alain Chamfort, Anne Sylvestre, Laurent Voulzy, David McNeil, Jacques Bertin, Michel Berger et Jean Ferrat réunis? Comment situer Vincent Delerm en 65ème position (QUINZE CHANSONS) sans proposer un seul disque d'Alain Souchon, alors que deux ou trois y avaient tranquillement leur place, et tout en haut de la pyramide? S’il est impensable pour les Inrocks de citer des artistes comme Francis Cabrel, Johnny Hallyday ou Jean-Jacques Goldman (l’honnêteté aurait pourtant voulu qu’ils y soient représentés), l’absence d’Alain Souchon discrédite à elle seule ce top croupissant, grotesque et prétentieux. 8,50€, c’est volé.

Baptiste Vignol


Chanteur obscur?


L'étrange famille des B.B. de la chanson française ne manque pas d'atouts: Betsch, Biolay, Belin, Bergman, Bénabar (oh! on peut bien rigoler...), BB Brunes et Burgalat. Bertrand de son prénom. Dont il est ici question. Pour être bref, on pourrait dire que ce B.B.-là est un Katerine qui n’aurait pas tourné casaque, s'enrégimentant dans les rangs des pitres de service. Sorti en mai, LES CHOSES QU’ON NE PEUT DIRE À PERSONNE, doit être son six ou septième album studio. Un disque longue durée, 67'48, composé de dix neuf titres, dont six splendides plages instrumentales (Tombeau pour David Bowie…) – les deux premières lançant l’échappée pour 6’50 d’ouverture sans blabla! Inimaginable ailleurs. Mais il faut signaler que l'homme aux lunettes seventies dirige son propre label, Tricatel, depuis 1995. Ces chansons neuves sont pour neuf d'entre elles « parolées » (comme dirait McNeil) par d’autres auteurs, compagnons de voyages et de poésie blanche, épineuse et lucide. Mais L’enfant sur la banquette arrière qu’il signe entièrement, et qu’on découvre comme on regarde un vieux chef-d'œuvre, est une merveille inextricable. « Je suis la mendiante à qui je n’ai rien donné, / Le dernier Noël de François Mitterrand, / Le chien à la fourrière qui se ronge les sangs / Pour celui ou celle qui l’a abandonné… » Aussi fascinante que Julie dans « Le docteur Jivago », que Sonia dans « Le professeur », qu'Ava dans «Mogambo», ces femmes impossibles… La force de Burgalat, c’est de nous emporter avec sa musique, comme dans un vol de nuit, vers divers paradis dont on aurait chassé les winners trop tatoués et les DJ de digestion. 15€, c'est donné.

Baptiste Vignol 

Génération Louane


Vingt ans à peine. Et déjà les six lettres de son prénom semblent pouvoir incarner la chanson populaire des trois ou quatre prochains quinquennats. Un premier album de diamant, un César au cinoche, des clips qui buzzent sans lasser… Louane, tombée du ciel sur un plateau de télévision, explose les scores des filles et des fils de qui ont, à peine lancés, la presse parisienne dans les poches. Sa chance? Son sourire naturel, derrière lequel elle s’excuserait presque d’être là. L’air de faire son âge aussi, sans jouer un personnage – les grandes interprètes sont celles qui se font remarquer en ne cherchant pas à l'être, du coup on ne voit qu’elles. Et cette voix fabuleuse, facile, chaude et sans manière, qui lui permet par exemple de reprendre « Mon enfance » de Barbara avec une impénétrabilité inouïe. Son dernier titre en date, premier single d’un nouvel album à venir, est l’un des vrais tubes de l’été. « On était beau, souvent / Quand on souriait pour rien / On s’aimait trop / Pour s’aimer bien… » Tous les ados s’y retrouvent et chanteront encore son refrain après les vacances d'été, quand les amours de plages auront jauni et tomberont comme des feuilles mortes. Car c’est une chanson réussie (écrite par Thomas Caruso et Aron Ottignon), qui d’un vers, un seul, signe sa profondeur, lorsque la narratrice, en trois mots, exprime plus que son désespoir, son mépris d’elle-même! «Sur toutes les routes je pense à toi / Si je m’écoute je pense à toi / L’ombre d’un doute, je pense à toi / JE ME DÉGOUTE»… Un succès qui chante juste. Comme l'étoile qui le porte.

Baptiste Vignol

Grande dame


Isabelle Aubret. Sa voix séraphique, comme l’écrit Alister pour parler, dans Schnock, de son interprétation de la chanson C’est ainsi que les choses arrivent, musique de Michel Colombier, texte de Charles Aznavour, dans le générique final d’Un flic de Jean-Pierre Melville. Voix d’ange ou de sirène, scandaleusement ignorée par les tenants du bon goût qui, n’ayant jamais écouté CASA FORTE, son 33 tours culte de 1971 dans lequel elle s’abandonnait au souffle de la bossa brésilienne, n’ont qu’Édith Piaf, Juliette Gréco et Nana Mouskouri à la bouche pour évoquer les immenses interprètes féminines de la chanson francophone. 

CASA FORTE

Et pourtant, Isabelle Aubret, quelle carrière! Trente et quelques disques pour servir avec amour et suavité Aragon, Ferrat, Brel, Mouloudji ou Michel Legrand... Son dernier album, ALLONS ENFANTS, date de septembre 2016. C’est un bijou. Taillé sur mesure par Claude Lemesle aux paroles, Jean-Pierre Bourtayre et Roland Vincent aux musiques (ces trois-là s’y connaissent en succès populaires, parfaits et indémodables), mais aussi par Michel Rivard, Georges Chelon et Jean-Max Rivière, l’homme qui écrivit La Madrague pour Bardot, Il suffirait de presque rien pour Reggiani, L’Amitié pour Françoise Hardy. Dix-huit chansons le composent, pleines de sens, de larmes et d’émotion, de nostalgie souriante et d’espérance folle: « Il faut vivre d’amour, d’amitié, de défaites, / Donner à perte d’âme, éclater de passion / Pour que l’on puisse écrire à la fin de la fête / Quelque chose a changé pendant que nous passions »… Mais ce qui marque d'abord, c’est la voix claire d’Isabelle, son sourire qu’on devine et ses pensées qui s'entendent derrière chaque phrase de chaque chanson. La marque des très grand(e)s.

Baptiste Vignol

Voix rare


Paul Morand disait dans «Bains de mer» que l’eau bleue des Açores était douce comme un ongle. La voix d’Eskelina, elle, aurait la douceur de l’ivoire chauffé au soleil. Capable, quand elle s'envole de chasser les nuages. Le deuxième album de la Suédoise contient treize jolies chansons bien carrées. Légères (L’emmerdeuse), coquines (Les Trois garçons), aigres-douces (Le cèdre) ou mélancoliques (Charlie Townsend), elles ne sont pas du dernier cri mais charment instantanément grâce au timbre d'Eskelina dont l’accent fait l’empreinte et leur donne cette clarté, unique en France, blonde, franche et sensuelle. Précieuse voix qu’il ne faut point camper sur des sentiers trop balisés, mais laisser aller pour qu’elle se déploie. Alors quand la jeune femme interprète Quelqu’un comme toi, seul titre du disque portant sa signature, on devine aussitôt que c'est dans les choses de l’amour, chantées à la guitare, que se dressera son bonheur. Et le nôtre.

Baptiste Vignol


Les élans de Circé



Sur la pochette de FEMME LOUVE (signée Charles Hilbey) une déesse en cheveux, Lilith, prêtresse des plaisirs charnels, maintient ouverte sans frayeur et de ses doigts délicats la gueule d'une femelle sauvage, les oreilles baissées, le regard soumis et les crocs énormes. Voici le deuxième album de Circé Deslandes, et ceux qui avaient eu vent du premier, ŒSTROGENÈSE, l'attendaient en se demandant vers quel sous-bois mystérieux, humide et moussu, elle pourrait aujourd'hui nous entrainer. Onze contes composent cette échappée fredonnés d'une voix douce qui semble goûter chaque syllabe comme on croque dans un fruit mûr. Circé Deslandes n'a pas la reconnaissance que ses audaces et son talent méritent. Elle est pourtant la chanteuse française la plus poético-fertilo-dingue et neuve des années récentes. L'écouter, c'est partir en plongée, équipé d'un scaphandrier, au cœur d'une féminité mise à nue. «Je caresse les astres rouges / Et les soleils mouillés / Dans les algues folles / De ma psyché…» Ses chansons crues, hors format, conçues avec Mathieu Calmelet, ne rappellent personne. Jamais elles ne passeront à la radio. Trop intelligentes. Trop écrites. Trop légères. Trop politiques. Trop dérangeantes. Ce qui n'est que gâchis quand on voit l'artiste sur scène, impérieuse, dans des vidéos. Il faut donc sans tarder s'immerger dans sa musique bleu marine avant qu'un jour, elle ne décide de se tourner vers la littérature, qui, moins pudibonde, lui ouvrira grand les bras.

Baptiste Vignol


Comme un cadeau tombé du ciel


C'est une «Whispering production» précise le très beau clip tourné par Juan Sebastian Torales. Un projet qui porte bien son nom puisqu'on y découvre Fred Métayer chuchoter La Chanson de Prévert de Serge Gainsbourg. Ce qui est presque toujours risible, et navrant, avec les reprises qu'on nous sert à la télévision, dans les émissions comme The Voice ou La Nouvelle Star, c'est que les candidats au succès n'ont jamais l'âge ni les épaules pour reprendre les standards que la production leur impose et qu'immanquablement ils abiment à coups de gueulantes sirupeuses devant des coaches qui, puisqu'ils sont payés pour ça, feignent l'émotion, debout, au bord des larmes. Du grand guignol. Fred Métayer démontre ici ce que c'est que de se glisser dans un chef-d'œuvre comme dans une veste de soie, avec délicatesse, et légèreté. Écoutez-le s'emparer des paroles, entendez son jeu de guitare, regardez-le, avec sa gueule d'acteur, de héros mycénien, échapper à tous les tics gainsbourriens, pour délivrer, sans frime aucune, la plus belle version du standard depuis celle de son créateur. Bizarre alors qu'avec un tel talent, Fred Métayer, qui pourrait chanter du Springsteen en français sans que ça ne fâche personne, ne soit pas harcelé par les directeurs artistiques.

Baptiste Vignol


Complètement à la rue


Il y a des chanteurs qui traversent la vie comme les hommes politiques en restant à l’abri du froid, de la faim et des sombres réalités du turbin quotidien. Voilà qui pourrait expliquer que certains trouvent très amusante l'idée de dormir sur un canapé dans la rue. Mais un beau canapé alors, pour ne pas salir le joli stylisme à la mode. On voit que le quartier est populaire. Et le chanteur pense l'être encore. Malgré ses semelles immaculées qui démontrent à quel point il est hors-sol... Il ne restait qu’à convoquer un photographe pour relancer la collection «Clochards» que John Galliano avait conçue pour Dior. Clic, clac. Et le tour est joué! De quoi sourire à pleines dents. C'est consternant, moche et triste à pleurer. Une question demeure: comment une élucubration pareille peut-elle se concrétiser sans que personne, à un moment, ne dise: «Stop!» ? Proches, entourage professionnel, patron de label… En vérité, les artistes qui ont trop embrassé le pouvoir, ça ose tout et c’est même à ça qu’on les reconnait.

Baptiste Vignol


Biolay met le frein à main


Un an à peine après son précédent album, PALERMO HOLLYWOOD, sorti en avril 2016, dont Biolay défendit avec panache les couleurs argentines sur les planches de la salle Pleyel, le tombeur est de retour, avec VOLVER, sur la pochette duquel il se présente amaigri, rajeuni, costumé tel un ministre en marche et coiffé comme un enfant de chœur. Seize chansons composent le CD. C'est six de trop, notamment celles où le chanteur rappouille... Au verso, l'emballage précise: «Palermo Hollywood Volume 2». Est-ce à dire que les morceaux qui se trouvent ici furent écartés du précédent? On peut hélas le penser. Si «Biolay bande encore» titrait un billet consacré à la sombre sensualité de PALERMO HOLLYWOOD, celui-ci s'appellera «Biolay met le frein à main» comme il s'en vante lui-même dans ¡Encore Encore! où, s'inspirant vaguement de Je t'aime moi non plus, il tente, si l'on en croit les applaudissements qui revêtent cette forfanterie, de se faire passer pour un étalon: «Même si la mer se retire / Moi je rentre et je sors / Un peu encore / Je rentre et je sors / Je mets le frein à main / Le frein moteur / J'accélère / Je sens battre ton cœur». Grotesque. Sous la plume fatiguée d'un Gainsbarre en fin de course, ce texte aurait fini chiffonné au fond d'une corbeille à papier avant même d'être terminé... Les plages se succèdent ensuite, à marée basse, et l'on aimerait pouvoir souffler au compositeur: «Les musiques, Benjamin. Les musiques d'abord!», tant VOLVER en manque, tant l'artiste se caricature, ce qui n'est pas bon signe. Et puis, comme souvent avec l'énergumène, BB dégaine la perle, on en compte deux ici, qui mettent tout le monde d'accord: La Mémoire et Sur la comète. Alors on pense: «Putain, le talent...» Et l'on se souvient d'un vieux duo de Gainsbourg avec Catherine Deneuve, et de son titre, qui, en le détournant quelque peu, demanderait, comme une prière, au futur coach de La Nouvelle Star: «Souviens-toi de ne pas t'oublier.»

Baptiste Vignol

Pour l'amour d'elle


Quelques mois après le formidable hommage d'un ogre à son amie (GÉRARD DEPARDIEU CHANTE BARBARA), ce sont maintenant treize femmes qui, vingt ans après son envol, saluent (sous la direction musicale de l'immense Édith Fambuena) celle qui symbolise la chanson féminine à son zénith. Zazie, jolie surprise, ouvre donc le bal, pertinente et rageuse (voilà ce qu'on attend d'elle), en reprenant La solitude. Viennent ensuite Jeanne Cherhal, émouvante, juste et délicate dans sa version de Nantes, Julie Fuchs qui, de sa voix céleste, sublime Gottingen et Dani, la fatale («Qu'on m'amène ce jeune homme…»), inattendue mais parfaite dans le cadre ombrageux de ce bijou instantané que demeure l'épatante Si la photo est bonne. Une entame exemplaire qu'Angélique Kidjo, aussi scintillante qu'une étoile, africanise en s'attaquant au nervalien Soleil noir! Brillant. Si Nolwenn Leroy (Dis, quand reviendras-tu?) chante comme chantent celles qui gagnent des télés-crochet, la voix farcie de chantilly, Louane, à sa manière, unique, presque détachée, s'approprie Mon enfance, allumant même ici des feux insoupçonnés. Quant à l'actrice Virginie Ledoyen, elle fait plus qu'étonner avec Cet enfant-là, elle émerveille. Mais alors, pense-t-on, qui donc a pu se risquer à chanter L'Aigle noir, l'autre chef-d'œuvre tragique, avec Nantes, de la Longue dame brune? L'aiglon Juliette Armanet. Il existe des standards vertigineux dans lesquels il vaut mieux ne pas trop se lancer quand on n'est pas (encore) un as de la voltige... Et l'on regrette ici les absences de Catherine Ringer et de la Grande Sophie. Par-delà trois ou quatre trous d'air, voilà donc le tribut, le gage d'admiration, d'amour à Barbara qu'il faut se procurer. Tout autre, s'il s'en trouve, paraitra bien pâlot.

Baptiste Vignol

Redécouverte


Guatémaltèque de naissance, Carmen Maria Vega, victime d'un trafic d'enfants, a toujours vécu en France, adoptée par des parents lyonnais. Après avoir au cours de ces dernières années remonté le fil de ses origines, et son lot de souffrances, la chanteuse aux yeux de jaguar, dont on avait pu remarquer le caractère, la gouaille et les talents de meneuse dans la comédie musicale «Mistinguett, les Années folles», a prié des auteurs et des compositeurs (parmi lesquels Mathias Malzieu, Zaza Fournier, Belle du Berry, Chet, Jean-Pierre Pilot…) de mettre en musique sa quête d'identité. Car la jeune femme, et c'est le signe de son intelligence, a l'humilité des grands interprètes : évitant de se prendre pour ce qu'elle n'est pas, une parolière, une mélodiste, elle donne corps, et avec quelle félinité, d'une voix douce et profonde comme un pelage fauve, aux textes qu'elle se choisit. Son nouvel et quatrième album compte une douzaine de chansons tempétueuses et impolies, dont deux absolument parfaites, ce qui n'est pas rien. La première, Santa Maria, rappellera «Les Conquérants» d'Heredia. «Départ du navire sous les astres dorés / J'entame le voyage sur l'océan déployé…» Écrite par Baptiste W. Hamon sur une partition d'Alma Forrer, cette complainte phosphorescente ne met pas les pieds dans le plat mais peint de biais le retour au pays de l'enfant déracinée, ivre d'un rêve héroïque et brutal. Quant à la seconde, Aigre-doux, elle est l'œuvre du crack Jean Felzine dont on reconnait illico le style rétro rock, ce qui jamais ne nuit au propos. Ce slow parfait, la chanteuse le sublime et l'on voudrait le danser dans ses bras. Muchas gracias señorita.

Baptiste Vignol


Entre deux tours



«On a les dirigeants qu'on mérite, / On se les coltine en mode repeat / Drôle de vie qu'on mène : / Métro, boulot, problèmes» (Je singe le monkey),  «Pardon pour le monde qu'on vous lègue, / Pardon pour les mers un peu deg', / Y avait pas de poubelle à la ronde ! / Pardon pour les plages qu'on bétonne, / Pardon pour les baleines qu'on harponne, / Fallait bien des cosmétiques pour nos blondes…» (Toujours plus con), «J'aurais pu végéter / Jusqu'à devenir une ombre / Mais j'ai préféré finir et te dédier / Cette chanson qu'à ton attention / J'ai nommée “La joie de rompre”» (La joie de rompre), «Je t'emmènerais bien en lune de miel aux Canaries, / Je t'offrirais carrément la lune si j'étais Qatari» (Je t'aime low cost), «Si j'étais le chérubin d'Higelin / Ou d'Jacques Dutronc, j'aurais le bras long, / Si Johnny m'avait donné le sein, / Si Chedid était mon daron, / J'aurais des comités de soutien / Dans leurs cérémonies bidon…» (Fils de), «T'es comme le formica / Au milieu des eighties / Plus personne ne veut de toi / Tous les garçons te squeezent…» (Accroche-toi), «À quoi bon viser l'évasion / Quand tu pèses une tonne de chagrin? / Je reste au ras du béton / Lourd et triste comme un parpaing» (Rien ne sert de courir), «Il ne possède rien du tout, / C'est dire comme il est blindé / Contre le sort, les à-coups, / Quand on n'a rien, faut avouer / Qu'on est tranquille et surtout / Qu'on ne craint pas d'être fauché / C'est sa richesse, son atout, / Il est le branleur parfait» (Le branleur parfait). Des textes carrés qui dépeignent l'époque sur des musiques barrées, rock et pas baroques, Archimède avec MÉHARI survole le salmigondis des fanas de Dutronc, de Renaud, d'Oasis. Et tout ça fait un disque d'enfer (leur quatrième), plein de singles, d'humour et de sens. Comme d'hab.

Baptiste Vignol


Entendre encore Danielle Darrieux


Elle chantait fort joliment, Danielle Darrieux, et mieux que ça. Aussi naturellement que son charme piquant illuminait le grand écran. D'ailleurs, de toutes les véritables stars du cinéma français qui possèdent une discographie digne de ce nom (elle fut Grand Prix de l'Académie Charles Cros en 1960), Danielle Darrieux est celle qui, avec Vanessa Paradis, chantait le plus juste. Elle est pourtant celle dont on a oublié les chansons, qu'elle choisissait avec tact. Trenet, Bécaud, Lemarque, Rivgauche et Nougaro, les tandems Nyel-Verlor, Marnay-Stern, Cour-Popp et Vaucaire-Dumont lui permettront d'atteindre la grâce d'une Gréco blonde. En 1968, l'héroïne de «Marie-Octobre» sortit chez RCA un 33 tours de collection parce qu'il contient notamment quelques bijoux de Roland Arlay, celui-là qui, en 1966, chantait Catherine pour Deneuve. Vol 349, ce chef-d'œuvre évoquant une rencontre en Afrique équatoriale, le temps d'une escale… L'immense Black Street Blues sur une femme «mise en cage» par l'industriel dont elle est la maitresse. «Et parce que la cage est dorée / Voilà, tu te crois quitte…» L'enverra-t-elle valser? Suspens. L'impeccable et mauve Venise en a tant vu bien sûr. Comme au théâtre aussi qu'elle enregistre avant Cora Vaucaire. Mademoiselle Danielle Darrieux fête son siècle d'existence aujourd'hui 1er mai 2017. Si sa filmographie a l'éclat du diamant (Litvak, Decoin, Autant-Lara, Ophuls, Mankiewicz, Duvivier, Demy, Téchiné, Sautet, Ozon), ses chansons intrigantes, câlines, espiègles, ont gardé intact le parfum de leur époque. Voilà leur classe. Indélébile.

Baptiste Vignol

Un espoir dans l'arène


Drôle d'impression. Celle d'entendre des maquettes majestueuses, chantées à la perfection et mises idéalement en musique, sur des paroles bidon. Juliette Armanet a tout pour elle, la voix, l'aisance, le sens de l'aventure, le génie (le mot n'est pas trop fort) de la composition – bien qu'hyper référencé – et l'art de l'emballage... L'aura aussi. Il suffit de la voir à son piano pour lui trouver toutes les qualités de l'artiste majuscule. Sauf que ses textes, pour la majorité (exceptés Cavalier seuleAlexandre, Manque d'amour et La Carte postale), étonnent par la faiblesse des rîmes, l'étroitesse du propos, la banalité de l'approche. Impossible de ne pas penser que le premier auteur venu aurait pu les signer. Alors bien sûr, une bonne chanson, c'est l'osmose des mots, des notes et de l'interprétation. Bien sûr, ce qui compte souvent dans la «pop music», c'est la voix et la mélodie, quand, mêlées l'une à l'autre, elles font jaillir l'émotion. Mais Bécaud, Christophe, Polnareff, Dutronc, Clerc ou Bashung se sont toujours entourés de paroliers haut de gamme (Amade, Delanoë, Vidalin, Aznavour, Lanzman, Bergman, Roda-Gil, Dabadie, Dréau, Fauque ou McNeil), qui sont aussi les piliers de leurs Œuvres. Tout comme Étienne Daho, chanteur pop s'il en est, n'a jamais manqué de ciseler ses textes, qu'ils soient profonds ou ne visent que l'épiderme des choses. Le poids des mots. Qui garantie l'éternité. Après s'être immergée dans l'univers de Véronique Sanson (qui d'ailleurs s'est déclarée très fière de Juliette – à quel titre ? C'est sa mère ?) et de Michel Berger, il lui reste désormais à se plonger dans l'indépassable poésie de Barbara. Ça tombe bien, c'est son année. Disques, expo, livres et spectacles vont remettre la Dame au sommet. Ainsi que ses mélodies, splendides, indémodables.

Baptiste Vignol

Chanteurs pour dames


«Je n'sais pas trop c'qu'en pense ma femme / Mais j'voudrais être chanteur pour dames»… Dans un monde normal, Vianney, Pokora et Julien Doré se feraient du souci car le garçon qui se confesse ici possède sans forcer le talent des trois playboys réunis. Pourtant, même s'il doit prendre patience («Je suis chanteur à mi temps / En attendant l'heure du succès», constate-t-il), Lafayette – et c'est là que le bât blesse la chanson française – ne jouit pas du centième de l'attention médiatique dont on tartine ses confrères. Un peu comme si, à l'époque, Adamo n'avait jamais du quitter l'ombre d'Alain Barrière, Alain Souchon celle de Ringo, comme si Étienne Daho avait du rester à vie derrière Jean-Luc Lahaye ou Benjamin Biolay être condamné à faire les chœurs de Patrick Fiori. Le succès quand même, cette chimère. Il n'en reste pas moins tragique de voir à quel point des types aussi riches et brillants que Séverin, Arman Méliès, Ludéal, Baptiste W Hamon, Alister ou Frédéric Lafayette (qui sort une nouvelle version de son premier album, auréolée de titres inédits, dont Chanteur pour dames, cette complainte néo-réaliste) demeurent soigneusement tenus éloignés des oreilles du pays. Que de chansons perdues, de disques avortés, de carrières qui patinent alors qu'ils devraient faire tourner à plein régime le réacteur central des Variétés. Qu'écouteront nos enfants ? La question devient essentielle.

Baptiste Vignol

La Folle-Fontaine


Des images nous arrivaient. D'elle, dans un monastère. Recouverte d'un tissu. Décoiffée par le vent. Charnelle et vivante. Il n'y a que Murat, qu'elle, pour avoir le cran d'assumer ça. Rester moderne dans de vieilles pierres. Dont la surface est mouchetée d'un lichen sombre. Se souvenir de la Roche-Charles... Ne pas chanter pour tromper ses regrets ni remâcher ses rêves. Mais pour dire ce que nous sommes encore, sans tics, d'une voix saine. Ancrée dans le domaine laiteux des choses intemporelles. En résistant à la sécheresse, au gel comme aux grandes chaleurs médiatiques qui ne sont que bulles de savon, ces gens-là nourrissent la chanson. Intempestifs, hors les modes. Si loin des menus applaudissements du Bottin. Les mijaurées peuvent donc aller se recoiffer. Et les pignoufs boutonner leur chemise. Camille est de retour.

Baptiste Vignol

Le pouvoir d'une chanson


Les Francofolies ouvraient hier, 10 mars 2017, un nouveau chapitre de leur histoire en créant une édition du festival sur l'île de La Réunion. Et pour lancer les festivités, Jane Birkin chanta «Serge», of course, accompagnée par l'Orchestre de la Réunion et le pianiste Nobuyuki Nakajima. Bien sûr, a priori, on pourrait croire qu'on en a soupé du Gainsbourg, que rien n'égalera jamais l'original et que Jane, il fallait la voir au Bataclan, en 1987, lorsqu'elle triomphait avec Quoi, et qu'elle reprenait chaque soir, boulevard Voltaire, Avec le temps dans une version à faire passer Léo pour un clown. Concert dont la mémoire est encore couronnée d'or... Si Birkin a remplacé le standard de Ferré par Pull Marine (pas franchement réussie), ajoutant également à son répertoire la déchirante Amours des feintes qu'elle n'enregistrera qu'en 1990, les chansons présentées, trente ans après le Bataclan, sont à peu de titres près resté les mêmes. À la fin du concert, quand Jane Birkin eut regagné l'ombre des coulisses, l'orchestre joua La Javanaise, et le public se mit à chanter le refrain. D'une seule et superbe voix. «Nous nous aimions / Le temps d'une chanson...» Instants magiques en ces mois pathétiques d'élections outrageuses où chacun espère en ne pensant qu'à lui... Combien étaient-ils sous la lune? 3000 peut-être. Sauf qu'on avait l'impression d'être au cœur d'une foule de 50.000 volontaires. Alors Birkin est revenue accompagner le public. Ici, derrière et là, de jeunes gens pleuraient. 
Pour la seule grâce de ce moment, il fallait que les Francos jettent l'ancre à La Réunion.

Baptiste Vignol


Charismatique idole


— S'agit-il du nouvel album de Rose Laurens dont on n'avait plus de nouvelles depuis la sortie de L'ABSENCE en 1990 ? Beau disque d'ailleurs auquel participaient Francis Cabrel et Jean-Jacques Goldman.
— Non.
— De Desireless alors, qui aurait convaincu Jean-Michel Rivat de reprendre le chemin des studios !
— Non. 
— Et si c'était une compile d'inédits enregistrés en 1986 par Julie Pietri dans la foulée d'Ève, lève-toi ? Il suffit simplement d'écouter Un autre que moi !
— Non plus...
Donner sa langue au chat et découvrir sur la pochette du CD le visage d'une jeune femme, toute en sourcils. Le nez long domine le portrait. Ses yeux clairs ont l'éclair du lièvre surpris dans le collet…


Son nom ? Fishbach. Vous n'aurez pas à déployer de grands efforts pour le retenir puisqu'il s'imposera de lui-même, cloué s'il le fallait par le clip d'Y crois-tu (comment ne pas imaginer l'agacement ressenti par Mylène Farmer quand elle l'a découvert ?) et 17 sera son année. Après, nous verrons bien... Reste pourtant ce constat: ce qu'on nomme désormais pompeusement de l'«électro-pop» pour qualifier la musique d'une chanteuse qui, lit-on dans les Inrocks, «évolue en toute liberté», n'était aux temps glorieux d'Étienne Daho, de Niagara et des Rita Mitsouko que de la «variétoche». Le médiocre de jadis serait donc la crème du moment. Lorsqu’ils consentent à parler de chanson française, les critiques aujourd'hui ont la légèreté du quinze tonnes. Manquant de culture, ils prennent leurs enthousiasmes pour de la vérité pure.

Baptiste Vignol

En tous points parfait


Il porte un joli prénom, Baptiste «Winchester» Hamon. Et son premier album, L'INSOUCIANCE, renvoie, grâce à la beauté de sa voix, chaude et réconfortante, l'aube du vieux rêve américain qui fait de nos vies un miroir où les espoirs de grands espaces, d'amours pâles et de liberté se peignent un instant avant de finir, toujours, par glisser. «Danse ma belle / Nous ne faisons que passer…» chante-t-il dans Joséphine qui lance le disque avec l'efficacité d'une tornade. Dans le genre country-folk, le répertoire français comptait-il pareille réussite, où tout rayonne parfaitement l'Amérique du terroir et l'été en pente douce? Le jeune trentenaire a enregistré son disque à Nashville avec des musiciens du cru, et ça s'entend! Baptiste Hamon n'est pas Lilian Renaud, alors, au fil de ces onze chansons à l'impeccable poésie (le choix des mots, les images), l'on verra passer Wagner, Kropotkine, Faulkner, Alan Seeger, Catherine Deneuve et Marlon Brando sans que cela ne verse jamais dans le name dropping. Avec Terpsichore (muse mythologique de la danse), Hamon – ou l'amant qu'il incarne – recense ses conquêtes: «J'ai pris les seins de Diane / Touché les jolies joues de Flore / Mais ce qui ranime ma flamme / Ce sont les pieds de Terpsichore…», et c'est délicieux! «Ses pieds de diamant rose / Qui passent et qui me frôlent / Comme une hypnose»… Dans It's been a while aussi, qu'il interprète en anglais et en duo avec la très belle Caitlin Rose, Hamon, ça n'est pas qu'un détail, parle d'un certain John Prine («I got Paris and John Prine on my mind / Still feeling blue…»). Comment ne s'agirait-il pas du moustachu de l'Illinois dont l'album THE MISSING YEARS demeure un soleil qui jamais ne se couche? Ouais, Baptiste W. Hamon sait de quoi il chante. Il fait aussi partie de ceux qui, sans frime, colorent la chanson avec une admirable luminosité.

Baptiste Vignol


«La défaite de la culture aux Victoires de la musique», par Vincent Baguian

Si son talent d'auteur-compositeur-interprète (il fut Grand Prix de l'Académie Charles Cros) équivaut sa droiture et sa générosité, Vincent Baguian ne manque pas non plus de courage. Parolier de comédies musicales à succès, il aurait en effet toutes les raisons de se taire... Mais puisque chanter en français signifie encore quelque chose pour ceux qui aiment cette langue, la richesse de ses mots, l'émotion qu'ils suscitent, cet article sur les Victoires de la Musique, que — et il faut s'en réjouir – de moins en moins de Français regardent (diffusée sur France 2, la cérémonie s'est classée derrière les programmes proposés par TF1 et M6...), dépeint l'état de la grande Variète actuelle, celle dont on voudrait nous faire croire qu'elle incarne la chanson francophone... Où étaient donc, vendredi soir, Maissiat, Christophe, Emily Loizeau, Jean-Louis Murat, Ludéal, Séverin, Jeanne Cherhal, Lafayette, Nina Morato, Bertrand Betsch, Jacques Bertin, Christine Salem, Serge Lama, Zazie, Dorémus, Charles Aznavour, Arnold Turboust, Lynda Lemay, Bazbaz, Michèle Bernard, Alister, Clarika, Francis Cabrel... pour leurs disques, concerts exceptionnels ou tournées de l'année 2016?

*


Tous les goûts sont dans la nature. Alors inutile de discuter les nominations et le palmarès de ces Victoires de la Musique 2017. Le métier s’attribue des prix avec la certitude de sa légitimité professionnelle souvent tellement éloignée des préférences du public; et ce cortège vertueux d’érudits vote selon les habituelles lois des pressions, arrangements, cooptations, j’en passe et des meilleures. Après tout, on a bien le droit d’aimer regarder Julien Doré plaquer des accords de piano convenus avec des airs de virtuose, tout en répétant à l’envi avec tant de « simplicitude » d’une voix de plus en plus nasillarde, que « le vide aurait suffi » (et là, je suis d’accord!). Il est également possible de ne pas s’inquiéter de voir Vianney se coincer les cordes vocales dans d’impitoyables râles en promettant «Je m’en vais»… Tout en restant là. J’avais adoré le premier album de Vianney. Je n’étais pas seul et dans un désert musical évident, il fut repéré comme une oasis et encensé comme une église arménienne. Mais la consécration prématurée n’est pas un cadeau pour un jeune artiste. Quand, sans avoir eu le temps de grandir, il faut inlassablement se préoccuper de se montrer à la hauteur, on est condamné à faire des sauts de cabri pour tenter de toucher les étoiles que l’on vous octroie. Dans ce numéro de cirque, l’essentiel passe à la trappe et l’on oublie qu’il conviendrait seulement de se nourrir et de prendre, lentement, sans précipitation, sans lasser, sans s’essouffler, de l’envergure. Mais c’est surtout de l’arrière goût dont je voulais parler. Celui amer de ma langue natale que l’on balance à l’égout. Je passe rapidement sur l’indigence du texte de MHD, écrit avec les pieds (ses plus grands fans sont les joueurs du PSG, il y a une logique). On peut continuer avec Jul qui épate les animateurs de la soirée par son stakhanovisme désolant. Il a composé plus de 300 titres en trois ans, on l’applaudit. À ce compte là, mon fils, qui est encore en maternelle, fait mieux. Il invente une chanson par jour avec des textes qui dépassent en poésie et en originalité ceux du rappeur marseillais. C’est vrai que se contenter de phrases aussi philosophiques que « je suis comme tout le monde j’ai des défauts et des atouts », ça permet d’aller vite. Par bonheur, l’auto-tune, poussé à son maximum, a le mérite de rendre l’ensemble incompréhensible. Une sorte de sursaut de conscience de la part de l’interprète, peut-être. Je me souviens d’une blague en forme de question: 
–Quelle est la différence entre Didier Barbelivien et Georges Brassens ?
–Didier Barbelivien a écrit plus de 2000 chansons et Brassens à peine 200. 
Voilà. Pourtant, comme un prisonnier enfermé dans un caisson où l’oxygène se raréfie, j’essaye d’aspirer chaque bribe de français, même frelaté, comme une bouffée salvatrice. Et quand Amir entonne « Tu m’as comme donné l’envie d’être moi », je tente d’excuser l’auteur de la chanson qui commet certainement cette faute grossière par fatigue, absorbé qu’il devait être dans les méandres de Google traduction, afin de concevoir un refrain anglais qui tienne debout (ouh! ouh! ouh! ouh!) pour enchanter l’Eurovision. 
Le plus indigeste, le poison, n’était pas encore parvenu à mon cerveau, mais quand il fallut admettre que la finance avait définitivement gagné, et que notre joli dialecte passait après les intérêts des Majors internationales. Quand dès la première nomination, celle des Clips, je découvrais qu’aucun des trois titres sélectionnés n’était chanté dans ma langue maternelle, je fulminais. Deux des trois artistes féminines de l’année chantaient en anglais également. Idem pour les hommages à Bowie, Prince, Léonard Cohen (que j’aime, là n’est pas la question) alors que se sont éteints il y a quelques semaines Pierre Barouh, Frank Thomas, Robert Nyel, auteurs de dizaines de tubes français incontournables de notre patrimoine pour et dans le désordre, Henri Salvador, Claude François, Juliette Gréco, Bourvil, Joe Dassin, Stone et Charden, Michel Jonasz, Patrick Juvet, Piaf, Montand... Mais il faut vendre avant tout et le plus possible. Partout. Quitte à y sacrifier sa langue maternelle et donc sa propre mère. «All clap your hands», voici les mots du refrain indispensable d’Imany. Effectivement, tapez dans les mains. En nominant et récompensant des artistes qui oublient notre langue pour permettre d’attaquer des marchés plus vastes, les professionnels savent exactement ce qu’ils font. Ils montrent la voie à ceux qui suivent et leur indiquent la ligne directrice s’ils veulent briguer la place. C’est scandaleux, c’est immoral, c’est dégueulasse. Vous êtes des vendus. J’ai toujours au fond de moi la conviction que les vrais artistes sont des révoltés, des résistants. N’écoutons pas les voix de ces Victoires qui nous poussent à la perte de notre identité. Et comme il semble que ce soit une langue que vous affectionnez, chers fossoyeurs, je n’ai plus qu’un mot à vous dire. Fuck!

Vincent Baguian.