Elle est pour toi, cette chanson


Des chansons féminines, coquines, carrées, écrites, rebondies, légères, décalées, sexuelles, poilues, poivrées, demi-mondaines, léchées, crues, farouches, aguicheuses, fières et dévergondées. Du Colette Renard 2016. Revancharde aussi pour la plus sulfureuse d'entre elles: La Sol Do Mi. Bizarre mais jamais jusqu'ici, sauf erreur, ce jeu de mots n'avait été tenté. Si cette chanson est la moins grivoise de l'EP, c'est aussi la plus libertine au sens historique du terme puisque l'auteure y affirme sa liberté et son indépendance face au directeur artistique réputé de la place qui, séduit par les paroles d'une de ses maquettes en ébauche, lui demanda de lui envoyer son texte par courriel avant de se l'approprier en le modifiant légèrement pour l'offrir à l'une des stars de son catalogue. C'est aussi ça l'univers de la variété. Des voleurs se pavanent aux victoires de leur musique. Se reconnaitra-t-il? La mise au point dure deux minutes et quarante-et-une secondes. La Sol Do Mi. Et c'est jouissif.

Baptiste Vignol


Çui qu'on est avec



C'était une chouette émission sur M6, de celles qu'on ne voit pas passer. Ça devient rare. Filmés sagement, à l'ancienne, Renaud et ses très proches (délicieuse Dominique qu'on n'avait jamais vue s'exprimer autant, et avec quelle clarté; fraternels Pierre Tarde et Bloodi qui accompagnent l'artiste au quotidien; attentif et attentionné David Séchan, le jumeau du chanteur) répondent à une voix off (celle du journaliste Didier Varrod), complice et chaleureuse. Et Renaud de parler, sans jamais s'étaler, guidé par ses maîtres: «"On ne pose pas de question à quelqu'un qui est ému", disait René Char. Et je suis ému.» Voilà qui cadre l'ambiance. Comment dès lors rester de marbre devant la tendresse de Renaud lorsqu'il évoque sa vieille mère de 95 ans venue le voir au Zénith début octobre 2016 ou les yeux éblouis de son fils Malone qui le découvrait, là, sur scène: «"C'est bien ce que tu fais, papa!"». Comment ne pas pas se marrer avec lui lorsqu'il revoit réjoui des images d'archives montrant un Coluche déconnant? Comment ne pas sourire lorsqu'il tente d'imiter la voix fluette de Marie Dormoy l'invitant à entrer chez elle, alors qu'il avait dix ans, pour réclamer un autographe à Georges Brassens qui lui rendait visite? Et comment ne pas s'émouvoir par sa profonde sensibilité lorsqu'une minute plus tard, au bord des larmes, Renaud se rappelle la mort du poète qu'il apprit à la radio en se rendant à une répétition: «J'étais au volant de ma voiture, je me suis arrêté sur le bord de la route pour pleurer, comme je pleure maintenant»? Comment encore ne pas être troublé lorsqu'il parle de son père romancier, de cette pudeur excessive qui les sépara, affirmant: «C'est grâce à lui si j'écris comme ça»?... Mais ce qui frappe aussi dans cet entretien, c'est le regard froid, presque intransigeant de Renaud sur ses chansons quand il se voit les interpréter en spectacle au fil de sa carrière. Aucune complaisance. Ce qui marque enfin, ce sont ces sourires captés dans le public, qui ressemblent à des caresses, et qui illuminent le visage de milliers de fans de tous âges reconnaissant «leur» Renaud debout dans la lumière de miraculeuses retrouvailles. Cet amour est celui de gens normaux, du peuple, qui galèrent souvent, n'ont cure des ineptes donneurs de leçon et trouvent dans l'œuvre du chanteur, son personnage unique et ses fragilités, le reflet miroitant de leurs vies, comme celui d'un incendie dans le ciel, la nuit. 

Baptiste Vignol


Carrière cassée



Quinze ans qu'elle n'avait pas enregistré de chansons originales! Et pourtant, malgré le temps qui passe, et les modes qui vont avec, son retour cet automne demeurait un événement. C'est dire si Patricia Kaas est une chanteuse populaire, peut-être la dernière en France de cet acabit. Si les deux premiers extraits entendus sur les ondes (Le jour et l'heure, Madame tout le monde) n'emportèrent pas les foules, la voix, elle, était là, royale, épaisse et saisissable. Assez pour espérer un disque de jolie facture. Treize morceaux le composent, mais la faiblesse des mélodies en font un album pour rien. D'ailleurs, le meilleur titre est celui où Kaas parle, Ma météo personnelle, et dans lequel elle parait enfin ne pas trop s'ennuyer, malgré d'étonnantes répétitions: «Où est ton souffle chaud qui soufflait sur mes côtes / Sur mes petits reliefs dans nos matin torrides?»… Le comble du gnangnan revenant à Marre de mon amant torchée par Arno où l'interprète répète: «J'en ai marre de mon amant / Mon amant c'est un charlatan»... Bien. La variété française, celle qu'on nous donne à souper, manque de compositeurs. Le grand public ne s'y trompe pas qui n'a plus les moyens de mettre à la légère sa main au porte-monnaie: 7.000 exemplaires seulement du nouveau «Patricia Kaas» se sont vendus la semaine de sa sortie, ne se classant qu'à la onzième place du Top, quand M. Pokora en écoulait 70.000 rien qu'en reprenant les airs les plus sautillants de Claude François... Probablement mal conseillée, la chanteuse de Forbach est en train de laisser filer ses plus belles années. Son dernier véritable hit ne remonte-t-il pas à 1993 (Il me dit que je suis belle, n°3 du Top 50, écrit par Jean-Jacques Goldman)? François Bernheim et Didier Barbelivien qui créèrent son personnage en co-signant l'essentiel de ses méga-tubes (Mademoiselle chante le blues, D'Allemagne, Mon mec à moi, Quand Jimmy dit, Les hommes qui passent, Entrer dans la lumière, Regarde les riches...) doivent se désoler de voir celle qu'ils portèrent si haut dans le cœur des Français les ignorer avec autant d'obstination, depuis bientôt vingt-cinq ans. Que devient une chanteuse populaire quand elle n'a plus de chansons?

Baptiste Vignol

Méconnu mais capital



C'est un très grand auteur qui s'en va. Robert Nyel est mort samedi dans le sud de la France, près de la Méditerranée qu'il aimait tant peindre. Il avait 86 ans. De 1959 à 1970, avec sa complice, la compositrice Gaby Verlor, il signa les paroles de quelques purs chefs-d'œuvre interprétés par Bourvil (Ma p'tite chanson, C'était bien ou Mon frère d'Angleterre superbement reprise par Jean-Louis Murat dans les années 90) et Juliette Gréco (Marions-lesDéshabillez-moi). Il fut également chanteur lui-même, connaissant le succès avec Magali en 1962. Puis à l'instar de son ami Jacques Brel, il s'était, à l'âge de 40 ans, retiré du show-biz, ne supportant plus l'hypocrisie d'un métier où il fallait trop souvent, disait-il, serrer la main de gens qu'on n'a pas toujours envie de saluer. En 2002, Henri Salvador, tout à son comeback triomphal, était venu lui demander de nouvelles chansons (Tu es venue, Le Voyage dans le bonheur et Bormes-les-Mimosas) qu'il enregistra sur MA CHÈRE ET TENDRE. Oublié des «historiens» de la grande variété, Robert Nyel m'avait accordé en juin 2015 de longs entretiens où il revenait en détail sur ses chansons et ses amitiés. Illustré de photos inédites – on le voit aux côtés d'Aznavour, Brassens, Brel et Piaf notamment (pour qui il écrivit avec Francis Lai Le droit d'aimer) –, son témoignage figure dans le recueil «Les tubes, ça s'écrivait comme ça» paru mi-novembre aux éditions La Tengo et qui regroupe des entretiens-fleuve avec Pierre Barouh, Boris Bergman, Vline Buggy, Vincent Baguian, François Bernheim, Jean-Paul Dréau, Jacques Duvall, Claude Lemesle, Maurice Pon, David McNeil, Jean-Michel Rivat, Jean-Max Rivière, Richard Seff et Frank Thomas... Robert aura eu le temps de le feuilleter, touché que de son vivant, l'on salue enfin son talent. Qui était immense.

Baptiste Vignol


La chanson pour les nuls


2016 s'effiloche. Qu'en restera-t-il quand, dans trois ou quatre décennies de cela, l'on se demandera: «Qu'est-ce qu'on chantait cette année-là?» 1955, par exemple, demeure celle de Georges Brassens (dix chefs-d'œuvre sur son troisième 33 tours, dont Les sabots d'Hélène, Chanson pour l'Auvergnat et La première fille pour prendre les trois premières plages…) alors que l'an 56 consacre Gilbert Bécaud, avant que 58 n'impose Guy Béart chanté par Patachou, Zizi Jeanmaire et Juliette Gréco. En 1960, à L'Alhambra, Charles Aznavour crée Je m'voyais déjà. Il n'a depuis jamais quitté le haut de l'affiche. Puis ce furent les yéyés, Johnny, Sheila, Cloclo, Sylvie, pendant qu'Édith s'en allait. Si 65 révèle Barbara, 66 dévoile Antoine, Polnareff et Dutronc, donnant du rock aux Français. 69 starifie Ferré, C'est extra, et l'hiver 71 glorifie Julien Clerc, Ce n'est rien… Quand 72 se résume à Véronique Sanson. À moins qu'Avec le temps de Léo... Sans oublier Mon frère et San Francisco sur le premier Le Forestier! Cultes. 77 c'est for ever l'année des MARQUISES; 79, d'AUX ARMES ET CAETERA et 80, celle du retour de Ferrat. 83? MORGANE DE TOI, tatatssin! Pour le bonheur des férus de Brassens et des vendeurs de bandana. 84, ou le dernier Téléphone: «Je rêvais d'un autre monde...» L'hymne d'une génération. Voici déjà 85 et Renaud remet ça: MISTRAL GAGNANT. Le pauvre Balavoine n'aura pas le temps de «sauver l'amour». En 86, ce sont les Rita qui débarquent. Et Nougaro enflamme la jeunesse avec NOUGAYORK (1987) tandis que Jean-Jacques Goldman balance aux rabats-joie ENTRE GRIS CLAIR ET GRIS FONCÉ écoulé à plus d'un million d'exemplaires en moins d'un an. AINSI SOIT JE en 1988 fait de Mylène Farmer une star. Et puis débuta la bruelmania... Ce fut ensuite l'ère Eicher en 1991 (Déjeuner en paix, Pas d'ami comme toi, etc.), sur des textes de Philippe Djian. Alors qu'il flanche pour MC Solaar (QUI SÈME LE VENT RÉCOLTE LE TEMPO), le pays s'embrase pour Daho (PARIS AILLEURS) en 1992, tandis qu'Alain Souchon idéalisera bientôt les foules sentimentales. En 1994, SAMEDI SOIR SUR LA TERRE satellise Francis Cabrel. Janvier 98 maintenant, Bashung – trente ans de carrière – publie l'indémodable FANTAISIE MILITAIRE avant qu'Hallyday n'allume le feu en septembre 99 avec SANG POUR SANG (vendu à 250.000 exemplaires le jour de sa sortie!). À chaque époque son phare. Après cinq années de mutisme, BOUCAN D'ENFER sonne le retour de Renaud en juin 2002 pour le premier triomphe du millénaire. Puis ce furent bizarrement de tristes et grises saisons, fades en succès populaires, si l'on excepte Calogero (3 en 2004), Benjamin Biolay (LA SUPERBE, 2009), Stromae (RACINE CARRÉE, 2013) et Christine and the Queens (CHALEUR HUMAINE, 2014). Mise à mal par des labels dépassés, trop souvent dirigés par des directeurs «artistiques» sans imagination, en quête de coups faciles et de rééditions, la chanson française clapotait. C'était l'heure des disques de reprises et des chanteurs d'élevage… Mais voilà qu'au mois d'avril 2016, précédé par une attente gonflant comme la voile d'un monocoque dans les quarantièmes rugissants, Renaud s'en revint encore, au nom du seul amour qu'il porte à son public! Inédit. 700.000 CD plus loin, c'est sur la route que ce personnage légendaire enchante désormais le pays, qu'il parcourt de ville en ville, à coups de concerts fantastiques que 6000 fans par soir, et souvent davantage, ressentent comme de pures tranches de vie, d'amitié et de liesse. Mais pourquoi donc la France de 2016 continue-t-elle de marcher à la lumière chaude et fraternelle du Phénix? Parce que son maintien, son regard, ses paroles, toute sa personne en vérité révèle la douceur, la souffrance et la modestie d'un artiste d'exception. Intemporel.

Baptiste Vignol

L'ombre claire de Julien



PARTOUT LA MUSIQUE VIENT est le titre du dernier album en date de Julien Clerc, sorti en septembre 2014. Déjà. Est-ce une raison de passer à côté? Le disque comporte douze chansons dont certaines (On ne se méfie jamais assez et Danser) auraient affolé les hit-parades au début des années quatre-vingt quand Juju cassait son image avec Lili voulait allait danser (n°3 des charts en décembre 1982), Cœur de rocker (n°2 en novembre 1983) et La fille aux bas nylons (n°18 en nov. 1984)… Même tempo, même bonté, même énergie, même légèreté, la voix du compositeur n'ayant presque pas bougé. Mais Julien Clerc n'a plus l'âge du chanteur à tubes sur lesquels se dandinent en flirtant les jeunes gens, c'est désormais un phare dont la carrière impose le respect. Le moins facile à accomplir. Une chanson du disque se démarque, Le chemin des rivières, sur le vieillissement d'un homme (même s'il parait être resté bloqué dans sa cinquantaine, Julien Clerc est né en 1947): «Je sens la brume emporter mes plaines / Je sens le vent plier mes vaisseaux / Et mes envies autrefois souveraines / Dorment tranquilles au creux de mon dos.» Fallait oser. Écrite par Carla Bruni, qui signe là son chef-d'œuvre, Julien Clerc l'a vêtue d'une musique qui coule et grossit sans jamais sortir de son lit, et qu'il canalise d'un trait, par la grâce unique de son chant. Certains auteurs devraient se contenter de servir les grands interprètes, ça les élève.

Baptiste Vignol


L'équation d'Alister



«Ça va, Laval?» Voici comment en septembre 2016, aux Trois Baudets, le chanteur de luxe Alister débuta l'un de ses trois sets de rentrée, joués comme certaines légendes retirées du circuit accordent pour le plaisir, et pour garder la main, avec la désinvolture et l'aisance du vieux briscard, quelques leçons de prestige à d'heureux privilégiés dans des country clubs désuets où l'on a su conserver l'âme des bandeaux en éponge et des Donnay en bois. «Ça va, Laval?» donc. En plein Pigalle. Le ton était donné. Ne pas compter sur Alister pour se la raconter. Entouré des musiciens qui l'escortaient déjà à ses débuts lorsqu'on était en droit d'imaginer qu'AUCUN MAL NE VOUS SERA FAIT (2008) incendierait la scène franco-française vers la fin des années zéro, Alister alterna ce soir-là anciens titres glorieux, qui n'ont rien perdu de leurs effets rebondissants (Qu'est-ce qu'on va faire de toi?, Fille à problèmes, La femme parfaite), et nouveautés saignantes dont une, Les filles entre elles, interprétée seul au piano, a tout du trésor caché davidmcneillien. Après six années de retraite occupées à propulser Schnock, «la revue préférée des vieux de 27 à 87 ans», Alister sort cet automne MOUVEMENT PERPÉTUEL, l'album du come-back musical, qui reprend avec classe l'énergie des deux précédents. Treize chansons inédites jouées flamberge au vent, à l'assaut du filet, quand ça n'est pas tout en nuance, à la Miloslav Mečíř, fortes d'un relâchement plutôt singulier sous nos contrées. Aux Trois Baudets, les spectateurs ne s'y trompèrent point qui l'acclamèrent en héros tandis que le rédac chef le plus pop de Paris quittait la scène sans tralala annonçant simplement, les cheveux en bataille: «À la prochaine, avec une coiffure différente!»

Baptiste Vignol