Hexagone


Déjà le cinquième numéro d’Hexagone et ce trimestriel s’impose comme une revue aussi indispensable qu’elle est élégante et précieuse. Son rédacteur en chef, David Desreumeaux, accomplit un travail ahurissant d’analyse, d’entretiens, de critique, hors frontières et convenances, qu’une maquette soignée rend tout de go séduisant. Hexagone donc, comme le titre d’un brulot fameux, pour donner un portrait fidèle de ce qu’est la chanson française à l’heure où certains trouvent encore très chic de la réduire à Julien Doré, Étienne Daho ou Bertrand Cantat. Les amoureux de la chose chantée possèdent enfin une revue de fond tenue par des gens passionnés qui connaissent leur sujet jusqu’au cœur des couplets. Se souvenir de Véronique Pestel et rappeler qu’elle est de celles qui trouvent en francophonie depuis vingt-cinq ans un public fidèle et attentif à la richesse d’une tradition qui n’a de leçon à recevoir de personne. Tel est le champ d’Hexagone qui consacre à la chanteuse rousse jadis honorée par un Grand Prix de l'Académie Charles Cros un passionnant entretien illustré par de fort jolies photos. Mais l’on trouvera également au fil de ces 170 pages des articles consacrés à Carmen Maria Vega, BabX, Francesca Solleville, Askehoug, Jacques Canetti, Amélie-les-Crayons, Gérald Genty, Jacques Bertin… Un certain écho de la chanson qui ne mise pas tout sur la qualité de son brushing et cet air forcément maussade qui la pousse dans les télé-crochets à grimacer des refrains comme si elle avait la colique.

Baptiste Vignol


Le fleuve Solaar


Une heure avec Solaar (et deux minutes en rab). Après dix ans de silence. Claude MC collectionne les standards depuis ses premiers raps, en 1990 : Bouge de là, La Concubine de l’hémoglobine, Qui sème le vent récolte le tempo, Caroline, Nouveau western, Victime de la mode, Les temps changent, Solaar pleure… Assez pour nourrir sa légende. Avec ce huitième album, le poète qui ne s'émousse pas vient d'ajouter un carré d'as au fil d’une œuvre mastodontesque: Les Mirabelles, où Solaar anthropomorphise un village de la Marne en 1914; J.A.Z.Z., avec la chanteuse Maureen Angot dont la voix colle, oui, comme un « gum-chewi »; l’irradiant Aiwa, tube de « crème Solaar » aux courbes élyséennes (d’où l’emploi de l’adjectif « anacréontique » - une première dans la chanson française ?- pour suggérer le spectacle érotique qu’offrent les beach volleyeuses sur le sable blond de Rio); et Géopoétique, divagation royale rappellant ô combien Solaar demeure le king de la rime et de l’image inattendue (« On dit qu’en Colombie / Les hiboux deviennent chouettes dès lors qu’ils croisent une colombe bi »). Les ânes trouveront à redire.

Baptiste Vignol 


Julien Clerc Etc.


Le vingt-quatrième album de Julien Clerc s’intitule À NOS AMOURS, d’après un texte de Vincent Ravalec, l’un des plus fades du recueil, dont le titre rappelle forcément celui d'un disque de Kent sorti chez Barclay en 1990 qui contenait J’aime un pays, son premier succès populaire dans lequel il fustigeait, l’air de rien, la figure de Le Pen. Bizarre d’ailleurs que jamais, sauf erreur, Julien Clerc n’ait fait appel à l’ancien chanteur de Starshooter pour quelques paroles ciselées. Passons. À NOS AMOURS donc, joli CD plein de fougue, rondement enregistré, où domine Ma Colère, sur des mots de Maxime Le Forestier. Du grand Clerc, de toujours, après cinquante de carrière: « Roulée en boule, ma colère […] / Comme une chienne couchée par terre / Dormait / Un coup d’épingle dans l’orgueil / Un mot qu’il ne fallait pas dire / Ont suffi à lui faire ouvrir / Un œil. » Et l’on se plonge alors dans nos années lycée en songeant à ce qu’écrivait Chateaubriand dans le Tome 1 de ses «Mémoires»: « Je n’ai jamais vu un pareil regard; quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle. » Pour l’anecdote, cette chanson règle un différent professionnel qui finit par empoisonner les relations qu’entretenaient Julien Clerc et Maxime Le Forestier avec leur ancien impresario, Bertrand de Labbey, qui s’occupait du premier depuis ses débuts en 1968 lorsque le futur créateur de l'agence VMA travaillait auprès de Gilbert Bécaud pour lequel il gérait les éditions Rideau rouge. D’où, probablement, le dernier mot du morceau: « Rideau! » La chanson La Plata composée sur un poème de Henry Jean-Marie Levet est une autre réussite, sur un dandy globe-trotter. Comme est attachante Jusqu’à la fin du monde parolée par Didier Barbelivien, qui aurait à coup sûr fait tilt, jadis. Opportune romance troussée par d'inlassables songwriters. Avec Carla Bruni, en revanche, Julien Clerc tourne en rond. C’est propre, lisse, prévisible, comme un top model. Quant à La mère évanouie de Vianney, elle ressemble à une vieille chanson secondaire de Gérard Berliner – paix à son âme.

Baptiste Vignol

Comme un gros plouf


Dommage d’être un compositeur aussi doué doté d’une belle voix claire et sûre et débiter des fadaises qui vous font passer au final pour un Michel Berger de poche. Entre rimes et jeux de mots poussifs («On a tous au fond du mental / Toutes ces choses fondamentales»...), thèmes éculés, textes inaboutis, fautes de goût et production pompière, les treize chansons vieillottes de LIBERTÉ CHÉRIE font ploum plouf tralala. Pourtant, quand on a la popularité du bassiste gaucher, trouver des paroliers qui visent juste ne devrait poser aucune difficulté ! Rappelons simplement que l'immense mérite de Julien Clerc fut de savoir s'entourer d'auteurs d'exception (Roda-Gil, Vallet, Dabadie, Le Forestier, Plamondon, McNeil, Hardy) dignes de son talent. Voilà qui ne semble pas être une préoccupation pour Calogero.

Baptiste Vignol

Petite Angèle


Se souvenir de Marka, chanteur belge qui connut en France un début de notoriété à la fin des années 90 grâce à deux albums (MERCI D'AVANCE, L'IDIOMATIC) tellement plus fins et mieux écrits que ce que proposait alors un autre débutant, Bénabar, lequel, bizarrement, malgré ses chansons muettes, sourdes, engourdies, sans verbe ni rien fut à l’époque sacré roi de la «nouvelle chanson française ». Hum. S’en souvenir aussi… Marka, donc, n'a pas fait que de chouettes chansons, il a aussi, avec la comédienne Laurence Bibot, des enfants pleins d'adresse. Si leur fils, Roméo Elvis, rappe – et c’est d'enfer, parait-il –, la cadette, Angèle, 21 ans (pour qui Marka avait écrit Angèle sur L'IDIOMATIC), surgit comme une bombe avec un tout premier single, La loi de Murphy, d’après la théorie de l’ingénieur américain selon lequel, en somme, le pire est toujours certain. On ne pourra qu’être charmé par le minois blond de la Bruxelloise (ces lèvres roses dans lesquelles tout tendron voudra bientôt mordre...) que sa voix de velours épais distingue illico. Quant au morceau, entre hip-hop et chanson bilingue, il décrit par le menu le type même d'une bonne «journée de merde», quand tout foire et va de travers. À chaque saison ses nouveautés. Si Fishback et Juliette Armanet, les dernières arrivées dans notre variété (mot subitement redevenu à la mode), sont hyper référencées (Sanson, Berger, les eighties), ce que semble vouloir proposer Angèle est tout neuf sous nos cieux. Cool, populaire et moderne, La loi de Murphy se clôt aussi sur une accablante réalité qui mine chaque jour des millions de citoyens « légers d’argent » comme le chantait Brassens, lorsque l’écran du distributeur te crache à la gueule: « Solde insuffisant ». Ce clin-d'œil fraternel pourrait bien lui ouvrir toutes les portes. De la chanson intelligente qui jamais ne se la pète.

Baptiste Vignol

Ignomineux



Regarde le sang couler sur la couve des Inrocks. Magazine de merde.

Baptiste Vignol


Bien avant l'heure des adieux


Sorti en février 2017, ce disque, d’une lucidité blanche, n’a pas suscité, malgré sa durable profondeur, l'attention qu'il méritait. Que faut-il donc pour qu’un album vif et généreux recueille le succès? Peut-être que son interprète soit (encore) assez à la mode pour obtenir une invitation chez Ruquier. Sur le plateau duquel défilent aussi des chanteurs de charme déclinants, qui attendent sagement, et en silence, devant une femme en pleurs rouée de reproches assassins, leur tour de servir, et en serrant les fesses, une soupe tiédasse aux téléspectateurs. « Faire un disque, c’est chercher une fraternité entre les gens » déclarait Raphaël dans L’Express le 27 septembre 2017. Et le vendre, c’est ne penser qu’à sa gueule, mec. Mais ce constat consternant n'est que le reflet d’une société définitivement individualiste. Ce que Kent dépeint parfaitement, et à pleine gorge, dans Si c’était à refaireL’amour est mort à la télévision / […] Alors on lui préfère les injures, les parjures, / Les blessures, les ruptures, / Les souillures et les caricatures…»). Si la chanson Éparpillé est un bel autoportrait («Des bouts de moi sont égarés / Dans des coins de vie détachés»), Un revenant, admirable description d’un homme ayant survécu à la barbarie, subjugue par sa finesse («La vie qui penche / Et tombe sur le trottoir / L’étonnement dans un dernier regard…»). Quant à La grande illusion, qui donne son titre au CD, elle frappe par son réalisme qui verse à cru sa morne clarté («Et puis nous irons chez toi faire l’amour / Au pied du lit dans le miroir / La cruauté de la lumière du jour / Nous jouera un porno blafard»)… Bref, dix chansons qui sonnent, délivrées d’une voix sans faille, que la réalisation de David Sztanke, alias Tahiti Boy, rend souvent épatantes.

Baptiste Vignol